CE QUE « INTERSTELLAR » (2014) NOUS DIT SUR DEMAIN | SPACE'IBLES 2021

 

Deux ou trois choses que « INTERSTELLAR », le film de Christopher Nolan, nous dit sur demain… 

« Dis-moi quel film tu regardes, je te dirai quel avenir tu te prépares », parole de prospectiviste !

 



Une production le Comptoir Prospectiviste / FuturHebdo
pour Space’ibles.fr


Les analyses prospectives des films sur le site de Space’ibles


Réalisation : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan et Jonathan Nolan
Acteurs principaux :
 Matthew McConaugheyAnne HathawayMichael Caine et Jessica Chastain
Production/Distribution : Warner Bros.Paramount PicturesLegendary Pictures et Syncopy Films
Durée : 169 min.
Année : 2014


 

Chronique d’analyse prospectiviste conçue en collaboration avec Space’ibles, l’Observatoire Français de Prospective Spatiale, initiative du CNES.

 

 


 

Interstellar, le film de Christopher Nolan, a beaucoup fait parlé de lui à sa sortie. Au travers des mésaventures de l’équipage du vaisseau spatial Endurance, le film montre les tentatives désespérées d’une humanité prise au piège d’une planète, la Terre, qui ne peut plus subvenir à ses besoins. Indépendamment des critiques et de l’accueil du public, tous deux très favorables au film, il a souvent été dit combien ce film de science fiction apportait une vision novatrice de ce qu’est un trou noir, une vision emprunte d’une forme de réalisme. Aux côtés de Matthew McConaughey, ce trou noir, véritable héros du film, se nomme Gargantua. Autour du géant, gravitent des planètes qui pourraient représenter l’avenir de l’humanité.

Ainsi, par souci de réalisme, les responsables des effets spéciaux du film, souhaitant représenter Gargantua de la manière la plus réaliste possible, se sont adressés aux astrophysiciens qui leur ont fourni les équations dont ils disposaient. C’est l’astrophysicien Kip Thorne qui s’y est collé. Pour faire simple, ces équations ont été entrées dans les logiciels de génération d’images de synthèse, ces puissants ordinateurs qui, aujourd’hui, sont indissociables du cinéma de science-fiction. Le résultat de l’opération s’est révélé être étonnant à plus d’un titre. Déjà, sur le plan esthétique… il suffit de voir le film ! Et d’autre part, en termes de connaissances car les astrophysiciens ont vu apparaître des images d’une étonnante précision, fourmillant de détails qui leur permettaient de mieux se figurer un phénomène jamais observé directement, bien que déjà décrit visuellement par l’astrophysicien français, Jean-Pierre Luminet. 

Le film n’est pas non plus exempt de défauts… Loin de là !

Intéressons-nous au cas de la planète Miller, la première des planètes du système Gargantua sur laquelle doivent se rendre trois personnages du film, Amélia, Cooper et Boyle. Romilly, l’astrophysicien qui reste à bord du vaisseau spatial Endurance, leur annonce que, du fait de la proximité du trou noir Gargantua et de sa gravité excessive, une heure écoulée à la surface de cette planète représentera, pour lui, sept années, soit un facteur de dilatation du temps de l’ordre de 60 000 ! Hélas, la physique annonce elle que, bien qu’une telle planète puisse théoriquement exister, elle n’est en rien réaliste : pour obtenir une dilatation temporelle de cette importance, tous les facteurs devraient être poussés à leurs limites, que ce soit la vitesse de rotation du trou noir, qui devrait tendre vers le maximum théorique, ou l’orbite de la planète qui, elle, devrait être proche de l’horizon des événements, la limite à partir de laquelle, plus rien ne peut s’échapper au puits gravitationnel du trou noir… Donc, pas de planète Miller, sur laquelle une heure est perçue comme sept années sur Terre… et si, d’aventure, une telle planète était un jour observée, les pauvres humains y seraient broyés sous leur propre poids ! De même, pas de vague géante de 1200 mètres de haut ou de décollage « express » en surfant quasiment sur cette vague dévastatrice… Tout cela, bien évidemment, sans compter sur les forces de marée qui auraient tendance à disloquer cette planète avant même que des humains aient l’idée saugrenue d’y poser le pied…

Par contre, en matière de prospective, ce film est riche en informations.

En plus d’être un film de science-fiction, Interstellar se révèle être un  film sur le mensonge : il en comporte d’ailleurs trois. Il y en a deux qui sont révélés de manière quasiment simultanée. Tout d’abord, il s’agit du professeur Brand qui avoue, sur son lit de mort, qu’il connaissait depuis longtemps son incapacité à résoudre une équation de manipulation de la gravité. Cette équation était tout de même à la base du plan A qui avait pour but d’évacuer l’humanité d’une Terre mourante. Donc, seul le plan B était raisonnablement accessible ; la sauvegarde de l’humanité devant être assurée grâce à la cargaison de 900 kg d’embryons congelés, embarqués dans les soutes de l’Endurance. Mais il fallait à tout prix donner de l’espoir aux femmes et aux hommes qui travaillaient avec le professeur, le temps que le plan B puisse être mis en œuvre. 

L’autre mensonge provient du personnage qu’interprète Matt Damon, le professeur Mann. Ce dernier attire l’équipage de l’Endurance sur la planète qu’il a la charge d’explorer : il envoie des informations laissant entendre que cette planète pourrait accueillir l’humanité… mais, il n’en est rien, loin de là. La vérité s’avère être beaucoup plus simple et prosaïque : le professeur Mann n’est qu’un être humain qui ne supporte pas l’idée de mourir seul… peu importe que ses angoisses fassent capoter la mission de l’Endurance !

Les deux premiers mensonges sont de l’ordre de l’individu. Ils n’engagent que ceux qui y croient, même s’ils ont des conséquences sur l’avenir de l’humanité. Ils participent à la tension de la narration du film.

Le mensonge qui nous intéresse plus particulièrement, dans une perspective prospectiviste, est le premier mensonge à être proféré, de manière plutôt anodine, dans les premières minutes du film. Et, on quitte la responsabilité des individus pour s’engager dans le mensonge d’État. 

C’est l’enseignante de Murphy, la fille de Cooper, le futur pilote de l’Endurance, qui nous le rapporte : l’humanité subsistant avec peine sur une planète devenue hostile, les autorités modifient l’Histoire afin de ne plus « gaspiller les énergies ou les moyens de l’humanité à de vaines causes ». C’est ainsi que, désormais, les livres d’histoire enseignent que l’homme n’a jamais mis les pieds sur la Lune. Que les missions Apollo n’ont été qu’une gigantesque opération d’intoxication qui a participé à la chute de l’ex-URSS… 

A bien y regarder, la petite Murphy est moins coupable d’avoir raconté à ses camarades de classe une histoire prohibée – sa parole seule n’aurait pas pesé lourd face à celle de l’enseignante – qu’elle ne l’est d’avoir apporté à l’école un objet devenu par essence hors la loi : un livre qui raconte l’aventure des missions Apollo et leurs 6 alunissages. Par sa nature physique, l’imprimé pérenne et immuable, le vieux livre, daté d’avant le contrôle de l’histoire, est devenu un « blasphème » permanent proféré à la face de la vérité officielle qui s’arrange avec les faits historiques.

Ce mensonge fictif nous renvoie, dans notre réalité, à notre civilisation contemporaine qui, plus que jamais, confie à des outils « on line » la diffusion de la connaissance.

Cet accès en ligne à la culture pose au moins trois questions : la première concerne la distance historique que seul un média « figé » permet : il n’est pas inintéressant de se replonger dans les dictionnaires du début du XXe siècle pour prendre la mesure du temps écoulé, en confrontant notre connaissance contemporaine à des écrits qui nous paraîtront étranges ne serait-ce que par leur vocabulaire. Un exemple : le mot « nègre » restait couramment utilisé dans les publications des premières décennies du siècle précédent… 

La deuxième question pourrait être appelée la question de la pondération relative des informations. A une requête, un moteur de recherche va répondre par une multitude d’occurrences, présentées par ordre décroissant de pertinence selon les critères de son algorithme de classification – un bon webmaster saura faire monter le ranking d’un site quelconque – et non selon une pertinence encyclopédique. On pourrait résumer la situation par une sentence qui énoncerait que « si, en tout, Internet n’est que du bruit, n’y trouve que celui qui sait ce qu’il cherche » !

Pour finir, reste la question de la création permanente, en temps réel, d’une culture du mainstream, cette connaissance adaptée selon les critères moraux du temps présent, par une armée de contributeurs zélés et bénévoles. Conséquence des deux premières interrogations, parce qu’on perd la distance historique à l’information, parce qu’on perd la pondération des informations entre elles et que, par facilité, l’utilisateur se contente souvent d’une seule source encyclopédique et du seul chapeau de l’article concerné, la culture occidentale, sous peu, pourrait bien finir par se nourrir d’elle-même, n’alimentant sa connaissance que de ce qu’elle souhaite entendre, une forme de cannibalisme intellectuel, au risque d’un tarissement de la connaissance elle-même. Si bien que, sans y prêter trop garde, on pourrait se retrouver confronté à un mensonge culturel admis, similaire à celui auquel les autorités — en la personne de l’enseignante de Murphy et du directeur d’école — souhaitent voir adhérer la famille Cooper…

A propos de ce qui finalement se passe dans l’Espace, il faut noter comment la dernière séquence d’Interstellar propose une magnifique vision cohérente de ce que, un jour, la conquête spatiale pourrait devenir. 

On commencera par passer sous silence les performances exceptionnelles, quoique improbables des navettes spatiales qu’utilisent Cooper et ses compagnons d’infortune. Que l’on considère les Rangers, les deux petites navettes, ou les Landers, ces vaisseaux de transport, le rapport « performance » sur « volume utile apparent » laisse perplexe, à moins d’admettre une invention de rupture géniale aussi bien qu’improbable en matière de propulsion aérospatiale…  Et, on se demande où, dans ces vaisseaux, le carburant est stocké, à les voir enchaîner des va-et-vient surface-orbite comme on va chez le boulanger…

Non, ce qui nous intéresse vraiment est le moment où Cooper se réveille dans la clinique, à bord de la station spatiale qui l’a miraculeusement recueilli. Il regarde par la fenêtre de sa chambre. Des enfants jouent au foot. Et le ballon frappé avec trop d’énergie s’envole pour aller briser la vitre d’une maison… de l’autre côté du cylindre, au-delà de l’axe de rotation autour duquel est bâti la clinique et toute la ville qui l’entoure. Si l’image est forte et juste, les décorateurs ne sont cependant pas allés jusqu’au bout de leur démonstration. En effet, dans une telle station, il n’y aura aucune surface plane. Sinon, les objets tomberaient des tables. Car, à bord de la station Cooper, la gravité terrestre (une accélération centripète) est remplacée par la force centrifuge : la station spatiale, un cylindre creux, tourne sur elle-même. Les personnes se tiennent debout, les pieds collés sur la surface interne du cylindre, la tête en direction de l’axe de rotation de ce cylindre. 

Dans cette station, si la table est plate, comme sur Terre, les objets auraient tendance à s’en échapper en direction des bords. Explication : sur cette table terrienne, plate, le seul point d’équilibre est la ligne au centre de la table qui se trouve parallèle à l’axe de rotation de la station spatiale. Cette ligne est la plus proche de ce même axe de rotation. Là, un objet posé le long de cette ligne est le moins soumis à la force centrifuge qu’à tout autre endroit du plan de la table. En effet, dès que l’objet s’éloigne de part et d’autre de cette ligne, il s’éloigne aussi de l’axe de rotation et est donc soumis à une force centrifuge croissante : à vitesse de rotation constante, cette force est proportionnelle à la distance à l’axe de rotation. Pour que les objets restent immobiles, sur une table comme au sol, il faut que tous ces plans épousent la courbure du cercle dont le rayon est la distance à l’axe de rotation.

Ce raisonnement pourrait tout aussi bien être appliqué à l’Endurance, un des engins spatiaux les plus cohérents du cinéma de science-fiction : en forme d’un anneau, fait d’un assemblage de caissons à fonds plats, chacun étant sûrement dévolu à une tâche précise… Il faut juste espérer que les planchers, à l’intérieur de ces caissons, épousent la courbure du cercle que décrit l’assemblage, sinon, là encore, tout objet posé sur un plan aurait tendance à fuir vers les bords extérieurs du plan, perpendiculairement à l’axe de rotation ! 

En tout cas, les futures stations spatiales seront un terrain de jeu formidable pour les designers et autres architectes de demain ! Les objets du quotidien, la maison, la ville, tout devra être à nouveau conçu ! Sans parler des enfants qui, nés dans un tel environnement, auront à réapprendre à vivre dans un monde plat, une fois qu’ils remettront le pied sur une planète… 

Vivre l’avenir va être une aventure humaine extraordinaire, non ? 

 


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